L’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila Kabange, a renouvelé, vendredi, ses critiques contre la gouvernance actuelle, mettant en cause la conduite de la guerre dans l’Est du pays, le fonctionnement des institutions, la gestion des ressources nationales et les intentions qu’il prête au pouvoir en matière de révision constitutionnelle. Dans une adresse à la nation au ton particulièrement sévère, il a appelé les Congolais à « se prendre en charge », annonçant de prochaines initiatives destinées, selon lui, à sortir le pays de la crise.
Près d’un an et cinq mois après sa précédente adresse, prononcée le 23 mai 2025, l’ancien chef de l’État revient sur les douze propositions qu’il avait alors présentées pour redresser la situation nationale. Il affirme que ses recommandations n’ont entraîné aucun changement dans les politiques publiques et estime que la situation générale du pays a continué de se détériorer.
Au cœur de son intervention figure une remise en cause globale de la gouvernance sous Félix Tshisekedi, son successeur à la tête de l’État, sans que celui-ci soit directement nommé dans les passages les plus critiques du discours.
Joseph Kabila dénonce notamment ce qu’il qualifie de tribalisme, de népotisme, de gestion patrimoniale des biens publics, de restrictions des libertés fondamentales et d’aggravation de la pauvreté. Il estime que la survie politique des dirigeants aurait pris le pas sur la satisfaction des besoins de la population.
Ces accusations constituent le fil conducteur de son adresse. Elles prolongent le diagnostic qu’il avait présenté en mai 2025, lorsqu’il avait préconisé, entre autres, la restauration de l’État de droit, le rétablissement des libertés publiques, la réconciliation nationale, l’amélioration de la gouvernance et l’organisation d’un dialogue national inclusif.
La crise sécuritaire au centre des critiques
Sur le plan sécuritaire, l’ancien président met en doute la capacité des autorités à mettre fin à la guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo. Il leur reproche de poursuivre une stratégie militaire dont il conteste les perspectives de succès et dénonce l’absence, selon lui, d’avancées politiques suffisantes dans les démarches de paix.
Il évoque notamment le cessez-le-feu de Doha, les relations que les autorités entretiendraient avec des groupes armés, dont les Wazalendo et les FDLR, ainsi que des bombardements ayant touché des populations civiles. Ces éléments sont présentés par Joseph Kabila comme les manifestations d’une politique sécuritaire qu’il juge inadaptée à la gravité de la crise.
L’ancien chef de l’État critique également la gestion des différentes initiatives diplomatiques destinées à rétablir la paix. Il cite les démarches menées dans les cadres régionaux et continentaux, ainsi que l’initiative de dialogue portée par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC).
À ses yeux, le refus d’un dialogue véritablement inclusif compromet les perspectives d’une sortie durable de crise. Il considère que la recherche d’une solution politique devrait accompagner les opérations militaires et permettre de reconstruire la cohésion nationale.
Cette lecture place la question sécuritaire au-delà du seul affrontement armé. Elle interroge aussi les rapports entre l’autorité de l’État, la confiance entre les acteurs politiques et la capacité des institutions à fédérer les différentes composantes de la société congolaise.
La Constitution, nouvelle ligne de fracture politique
L’autre axe majeur du discours concerne la Constitution du 18 février 2006 et le pacte républicain issu du processus politique de Sun City.
Joseph Kabila s’oppose à toute démarche visant à modifier la Constitution et accuse le pouvoir de vouloir remettre en cause les équilibres institutionnels sur lesquels repose l’ordre politique actuel.
Pour étayer ses inquiétudes, il évoque la reprise des travaux parlementaires sur une proposition de loi relative au référendum, les campagnes menées par des partisans du changement constitutionnel et les restrictions qu’il affirme observer à l’encontre des manifestations opposées à ce projet.
L’ancien président estime que cette dynamique risque d’aggraver les tensions politiques et de fragiliser davantage la confiance entre les institutions et les citoyens.
La question constitutionnelle apparaît ainsi comme un enjeu central de son intervention. Au-delà du débat juridique sur une éventuelle révision, elle renvoie à des interrogations plus larges sur les limites du pouvoir, la stabilité institutionnelle et les garanties d’une alternance politique.
Toutefois, les intentions prêtées aux autorités par l’ancien président relèvent de son appréciation politique. Leur examen nécessite de distinguer les initiatives institutionnelles effectivement engagées, leur contenu juridique et les interprétations formulées par les différents acteurs.
Libertés publiques et gouvernance économique
Joseph Kabila dénonce par ailleurs des atteintes aux droits humains et aux libertés publiques. Il fait état d’arrestations qu’il qualifie d’arbitraires, de pressions contre des responsables politiques, des militaires, des activistes et des professionnels des médias, ainsi que d’actes de violence dont les auteurs resteraient, selon lui, insuffisamment sanctionnés.
Sur le terrain économique, il met en cause la corruption, les détournements de fonds publics, l’évolution de la dette publique et la gestion des ressources naturelles. Il estime que les pratiques qu’il dénonce compromettent les perspectives de développement et hypothèquent l’avenir des générations futures.
L’accord conclu entre Kinshasa et Washington autour des minerais critiques occupe également une place dans son argumentaire. Joseph Kabila conteste l’idée qu’un tel partenariat puisse constituer une garantie politique pour les dirigeants actuellement au pouvoir.
Il rappelle que les engagements conclus entre États s’inscrivent dans le principe de continuité de l’État et ne sont pas liés, par nature, à la durée d’un régime politique particulier.
Cette remarque soulève un enjeu de souveraineté économique. Dans un pays dont les ressources minières occupent une place stratégique dans les chaînes d’approvisionnement internationales, les conditions de négociation des partenariats, la transparence contractuelle et la répartition des retombées économiques demeurent des questions majeures du débat public.
Un appel à la mobilisation, en attendant des orientations précises
Au terme de son adresse, Joseph Kabila dresse un tableau particulièrement alarmant de la situation nationale. « Le Congo est en péril et le sauver est un impératif et une urgence », déclare-t-il, avant d’appeler les Congolais à prendre leurs responsabilités face à ce qu’il considère comme un tournant de l’histoire du pays.
L’ancien président annonce qu’il partagera, « dans les heures, jours ou semaines à venir », sa vision des actions à entreprendre pour répondre à la crise.
Cette annonce constitue l’un des principaux éléments nouveaux de son intervention. Si le discours expose une critique étendue de la gouvernance actuelle et réaffirme plusieurs orientations déjà défendues en mai 2025, il ne précise pas encore la nature exacte des initiatives annoncées, les acteurs appelés à les porter ni les mécanismes envisagés pour leur mise en œuvre.
La portée politique de cette déclaration dépendra donc, en partie, des propositions qui suivront. L’enjeu sera de savoir si l’ancien chef de l’État entend privilégier une démarche de mobilisation citoyenne, une initiative de dialogue politique ou une autre forme d’action publique.
En renouvelant son appel à la prise de conscience collective, Joseph Kabila replace ainsi les questions de sécurité, de gouvernance, de souveraineté économique et de respect de la Constitution au centre du débat national. Reste à déterminer dans quelle mesure ses prochaines prises de parole permettront de transformer ce réquisitoire en propositions concrètes, susceptibles d’être examinées au regard des défis auxquels la République démocratique du Congo est confrontée.
Par Zabulon BOJI, Journaliste | Analyste socio-politique | Chercheur en communication stratégique | Coordonnateur national adjoint du MECJC